Des Papous dans la tête - La textée

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Dimanche dernier, j'ai écouté une partie de la célèbre emission radiophonique qui célèbre la langue française. Vers la 35ième minute de l'émission, j'ai écouté la textée qui consistait à inventer un poème en suivant des consignes précises basées sur un poème de Prévert:

Sanguine

La fermeture éclair a glissé sur tes reins
et tout l’orage heureux de ton corps amoureux
au beau milieu de l’ombre
a éclaté soudain
Et ta robe en tombant sur le parquet ciré
n’a pas fait plus de bruit
qu’une écorce d’orange tombant sur un tapis
Mais sous nos pieds
ses petits boutons de nacre craquaient comme des pépins
Sanguine
joli fruit
la pointe de ton sein
a tracé une nouvelle ligne de chance
dans le creux de ma main
Sanguine
joli fruit
Soleil de nuit.

(Jacques Prévert, Spectacle, 1951)

Ma préférence va au poème de Jacques A. Bertrand, et vous?

L'origine des dettes publiques et privées

Cette année 2011 a été fortement marquée par les problèmes économiques en Europe.
Quittons donc la littérature pour mieux comprendre les solutions que l'on nous propose de part et d'autre.
La vidéo dure 10 minutes et n'oubliez pas que c'est UNE position...on peut en trouver d'autres sur Internet (pas dans les journaux papiers)

Cathédrale de Sel à Zipaquira en Colombie

Cathédrale de Sel à Zipaquira
La Cathédrale de Sel se trouve à Zipaquira , un petit village colonial à 50 km de Bogotá, en Colombie. Une première cathédrale avait été érigée au sein même de la mine de sel par les mineurs dès 1954. Menacée de s'effondrer, elle fut fermée en 1992 pour raison de sécurité. Une nouvelle Cathédrale fut inaugurée le 16 décembre 1995, (à 200m sous terre). Elle est la quintessence de l'ingénierie et de l'art mettant en opposition sculptures, jeux d'ombres , de lumières, et allégories. La cathédrale, qui couvre 8. 500 m2 est divisée en trois sections : Le chemin de la croix, la coupole et le narthex et finalement la grande salle.
zipaquira zipaquira zipaquira
zipaquira zipaquira zipaquira
zipaquira zipaquira zipaquira
zipaquira zipaquira zipaquira
zipaquira zipaquira zipaquira
Zipaquirá est l'une des petites villes les plus prospères du département de Cundinamarca, à cause de la mine de sel toujours en exploitation, et des retombées économiques directes et indirectes de celle-ci.  La ville est aussi un centre d'artisanat reconnu. En ce sens, il faut visiter sa "Plaza del Mercado" pour en admirer la production. On peut y acheter, entre autres choses, des tissus de laine, des figurines religieuses, des cendriers, des vases et des candélabres en céramique, en bronze et en d'autres matériaux, ainsi que des sculptures en marbre ou en bloc de sel provenant de la même.  Mais c'est surtout la visite de la "Catedral de Sal" qui s'impose.
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zipaquira zipaquira
zipaquira zipaquira
zipaquira zipaquira
Martha Lucía

La puce à l'oreille de Georges Feydeau

Un autre jeu de société cette année 2011-2012 : le théâtre lu, pour parfaire la prononciation, la compréhension et bien sûr s'amuser.

Nous commençons par :La Puce à L'Oreille de Georges Feydeau

Raymonde Chandebise soupçonne son mari Victor-Emmanuel de la tromper. Sa meilleure amie lui conseille d'en avoir le coeur net et d'user d'un stratagème. Toutes deux lui adressent une fausse lettre, écrite par une belle inconnue lui donnant rendez-vous au "Minet Galant" ! Mais elles ignorent complètement que le garçon d'étage de cet hôtel, un benêt, est le sosie du pauvre Victor-Emmanuel !

La lecture est un jeu de société

L'été est encore bien présent à Zaragoza mais nous préparons les futures réunions de conversation de français.

Depuis quelques temps déjà nous avons fait nôtre cette proposition de Christian Jacomino : "la lecture est un jeu de (bonne) société" en utilisant ses "moulins à paroles" pour nous amuser en maniant la langue française.

Mais voici quelques arguments de plus pour poursuivre dans cette voie:

"Beaucoup soulignent que le livre est d’abord un dispositif à usage individuel. Et ceux qui défendent ce point de vue attendent du numérique qu’il favorise en priorité l’autonomie du lecteur. Or, il est bon de garder à l'esprit que le livre a toujours été aussi--et peut-être surtout, du point de vue historique--un dispositif à usage collectif. Que l’on songe aux livres religieux. À la Bible. Au Talmud, au Coran.

Depuis 68, les adultes sont toujours impatients de rendre les enfants autonomes. D’en faire des lecteurs autonomes. Mais l’expérience montre que ce n’est pas là le désir des enfants eux-mêmes, ni leur besoin. Quant à eux, ce ne sont pas livres qui les intéressent d’abord, mais les échanges qu’ils peuvent avoir à l’intérieur d’un groupe, fût-il réduit à un duo. Et la tâche des adultes consiste à leur montrer que les livres sont de merveilleux supports d’échanges. Les plus merveilleux sans doute. Même et surtout quand les autres--auteurs, lecteurs--ne sont plus là, à portée de notre voix et de nos mains. Montaigne pouvait se retirer dans sa librairie. C’était pour mieux dialoguer avec les meilleurs esprits de tous les temps." (Christian Jacomino)

Mademoiselle - Karpatt (musique pour l'été)

Grâce à Jean-Charles Blondeau, un de mes compagnons de Twitter, je vous livre cette chanson et ses explications, pour accompagner votre été.
Je vous recommande le blog dans lequel se trouve d'autres trésors de la chanson française disséqués pour les comprendre mieux.

Le texte
1   Mademoiselle
 2   Si je vous interpelle
 3   C’est que je me rappelle
 4   Plus de vot’ prénom
 5   Mademoiselle
 6   Armelle, Isabelle
 7   Michelle ou Annabelle
 8   Quel est vot’ prénom ?
 
 9   Vous serviez dans ce restaurant
10   En porte-jarretelles, chemisier blanc
11   Du côté de Saint-Germain
12   Il y avait là un chef de rang
13   Un poisson rouge ragoûtant
14   Je m’en rappelle bien mais
 
15   Mademoiselle
16   Si je vous interpelle
17   C’est que je me rappelle
18   Plus de vot’ prénom
19   Mademoiselle
20   Armelle, Isabelle
21   Michelle ou Annabelle
22   Quel est vot’ prénom ?
 
23   Je venais dans ce restaurant
24   Tous les midis en espérant
25   Que vous me remarquiez
26   Mais ce satané chef de rang
27   Qu’était jaloux comme un aimant
28   Toujours à vos côtés 
...

La video

L'explication

interpeller quelqu’un : adresser la parole à quelqu’un d’une manière brusque

3-4 se rappeler quelque chose : se souvenir de quelque chose. 
En français soutenu, utiliser la préposition « de » après « se rappeler » est considéré comme unefaute. Dans ce début de chanson, le chanteur multiplie volontairement les marques de langage familier : confusion des verbes « se rappeler » et « se souvenir », absence du « ne » de la négation et prononciation relâchée du mot « votre » qui devient « vot’ ». En bon français, le chanteur devrait donc chanter : « je ne me rappelle plus votre prénom ». Mais cela semblerait peu naturel dans une chanson aussi gaie.

servir : (intransitif) être serveur, serveuse dans un restaurant

10 porte-jarretelles : je crains que la définition de ce mot ne soit pas très claire (Ceinture étroite à laquelle sont attachées les jarretelles) c’est pourquoi je préfère en donner une illustration

11 Du côté de : dans le quartier de (Saint-Germain des Prés)

12 chef de rang : responsable du service d’un ensemble de tables dans un restaurant

13 ragoûtant : qui met en appétit, qui est agréable. En français d’aujourd’hui, ce mot est généralement précédé de « peu » et correspond à désagréable, dégoûtant. Son utilisation positive est humoristique.

26 satané : cet adjectif qui signifie originellement « satanique », « démoniaque » s’utilise en langage familier pour exprimer son irritation, sa colère.

27 Qu’était : prononciation familière de « qui était »

Poêmes pour Martha-Lucia, 20 ans loin de sa terre

Pour toi mon amour de Jacques Prévert

Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
Mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
Mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi
Mon amour
Et je suis allé au marché aux esclaves
Et je t'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
Mon amour
 

Le Vin des amants de Charles Baudelaire

Aujourd'hui l'espace est splendide!
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin!

Comme deux anges que torture
Une implacable calenture
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain!

Mollement balancés sur l'aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,

Ma soeur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves!

« Chanson d’automne » est extrait des Poèmes saturniens publiés par Verlaine en 1866.

Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

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Les fenêtres de Charles Beaudelaire

  Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée.  Il n'est pas d'objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu'une fenêtre éclairée d'une chandelle.  Ce qu'on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre.  Dans ce trou noir ou lumineux vit la vit, rêve la vie, souffre la vie.

    Par delà des vagues de toits, j'aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais.  Avec son visage, avec son vêtement, avec presque rien, j'ai refait l'histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.

    Si c'eût été un pauvre vieux homme, j'aurais refait la sienne tout aussi aisément.

    Et je me couche, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moi-même.

    Peut-être me direz-vous: «Es-tu sûr que cette légende soit la vraie?»  Qu'importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que suis?


Merci à Cecilia, Ana, Pili et Ghislaine.

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Ophélie d'Arthur Rimbaud

Ophélie est un personnage de fiction de la tragédie d’Hamlet, l'une des plus célèbres pièces de William Shakespeare. Elle a également servi de source d'inspiration à des tableaux et un poème d'Arthur Rimbaud.

Ophélie, fille de Polonius, soeur de Laërte, et Hamlet partagent une idylle romantique, bien qu'ayant été implicitement mis en garde contre l'impossibilité d'un mariage. Hamlet l'éconduit pour accréditer sa propre folie. La mort de son père ajoutée à sa peine de cœur rend la jeune fille folle et elle se noie dans un ruisseau. Ne pouvant déterminer si sa mort est accidentelle ou si la jeune fille s'est noyée ou si elle a été assassinée, son corps est enterré en terre consacrée. Lors de l'enterrement, Hamlet se penche sur le corps de sa bien-aimée et pleure sa mort, ultime preuve de son amour.

Le poême dans son intégralité:

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
-On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir,
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercées mollement par les eaux;
Les saules frissonants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'echappe un petit frisson d'aile;
-Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

O pâle Ophélia! belle comme la neige!
Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
-C'est que les vents tombant des grands ponts de Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait des étranges bruits;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux!

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu te fondais à lui comme une neige au feu;
Tes grandes visions étranglaient ta parole
-Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu!

III

-Et le Poëte dit qu'au rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Vie et mort des prénoms français

Laetitia Casta photographed by Studio Harcourt...

Image via Wikipedia

80 millions de personnes parlent le français en Europe, c'est la deuxième langue maternelle de l'Europe. Les immigrants qui choisissent la nationalité française ont la possibilité, depuis la seconde guerre mondiale, de "franciser" leur prénom. Moins de 6% des candidats et candidates le demandent. 

Cependant l'administration propose à ces candidats une liste indicative de prénoms couramment usités en France. Cette liste est mise à jour régulièrement, ce qui provoque la disparition de certains prénoms et l'apparition de nouveaux (150 "disparus" lors de la révision de la seconde moitié des années 2000 et 60 "naissances").

Parmi les "disparus": 
* Jacinthe (prénom d'une des filles du Président Giscard d'Estaing, née en 1960)
* Laetitia (prénom de Laetitia Casta, notre "Marianne" née en 1978)

Prnoms_abandons

Et les petits nouveaux:

Prnoms_nouveautes

Comment ôter, de quel droit ôter à un prénom “français” sa place, qui lui revient de droit, dans cette liste. Peut-on y insérer Yasmine ou Sabrina, prénom au succès non négligeable en France, ou même Inès, Emma, Jade ou Lola ? Et l’évolution des prénoms, le rythme de l’engouement et du dégoût, s’accélère aussi au même moment. Les enthousiasmes pour “Kévin” passent vite, au profit d’un enthousiasme aussi grand pour “Téo”.

Quels prénoms auriez-vous sauver de la "disparition"?

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Le savoir est toujours et partout déjà transmis...

Classe maternelle2

Image via Wikipedia

Michel Serres , philosophe français né en 1930, professeur à Stanford (USA) depuis 1984, donne une conférence à l'académie française ,dont il est membre, ce mois de Mars 2011.
Thème :EDUQUER AU XXIème SIÈCLE.

Voici quelques extraits:

L'INDIVIDU

Mieux encore, les voilà devenus tous deux des individus. Inventé par saint Paul, au début de notre ère, l'individu vient de naître ces jours-ci. De jadis jusqu'à naguère, nous vivions d'appartenances : français, catholiques, juifs, protestants, athées, gascons ou picards, femmes ou mâles, indigents ou fortunés… nous appartenions à des régions, des religions, des cultures, rurales ou urbaines, des équipes, des communes, un sexe, un patois, la Patrie. Par voyages, images, Toile et guerres abominables, ces collectifs ont à peu près tous explosé.

Ceux qui restent s'effilochent. L'individu ne sait plus vivre en couple, il divorce ; ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde ; ne prie plus en paroisse ; l'été dernier, nos footballeurs n'ont pas su faire équipe ; nos politiques savent-ils encore construire un parti plausible ou un gouvernement stable ? On dit partout mortes les idéologies ; ce sont les appartenances qu'elles recrutaient qui s'évanouissent.

Cet nouveau-né individu, voilà plutôt une bonne nouvelle. A balancer les inconvénients de ce que l'on appelle égoïsme par rapport aux crimes commis par et pour la libido d'appartenance – des centaines de millions de morts –, j'aime d'amour ces jeunes gens.

Cela dit, reste à inventer de nouveaux liens. En témoigne le recrutement de Facebook, quasi équipotent à la population du monde. Comme un atome sans valence, Petite Poucette est toute nue. Nous, adultes, n'avons inventé aucun lien social nouveau. L'entreprise généralisée du soupçon et de la critique contribua plutôt à les détruire.

Rarissimes dans l'histoire, ces transformations, que j'appelle hominescentes, créent, au milieu de notre temps et de nos groupes, une crevasse si large et si évidente que peu de regards l'ont mesurée à sa taille, comparable à celles visibles au néolithique, à l'aurore de la science grecque, au début de l'ère chrétienne, à la fin du Moyen Age et à la Renaissance.

Sur la lèvre aval de cette faille, voici des jeunes gens auxquels nous prétendons dispenser de l'enseignement, au sein de cadres datant d'un âge qu'ils ne reconnaissent plus : bâtiments, cours de récréation, salles de classes, amphithéâtres, campus, bibliothèques, laboratoires, savoirs même… cadres datant, dis-je, d'un âge et adaptés à une ère où les hommes et le monde étaient ce qu'ils ne sont plus.

Trois questions, par exemple : que transmettre ? A qui le transmettre ? Comment le transmettre ?

QUE TRANSMETTRE ? LE SAVOIR !

Jadis et naguère, le savoir avait pour support le corps du savant, aède ou griot. Une bibliothèque vivante… voilà le corps enseignant du pédagogue. Peu à peu, le savoir s'objectiva : d'abord dans des rouleaux, sur des velins ou parchemins, support d'écriture ; puis, dès la Renaissance, dans les livres de papier, supports d'imprimerie ; enfin, aujourd'hui, sur la toile, support de messages et d'information. L'évolution historique du couple support-message est une bonne variable de la fonction d'enseignement. Du coup, la pédagogie changea au moins trois fois : avec l'écriture, les Grecs inventèrent la Paideia ; à la suite de l'imprimerie, les traités de pédagogie pullulèrent. Aujourd'hui ?

Je répète. Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà, partout sur la Toile, disponible, objectivé. Le transmettre à tous ? Désormais, tout le savoir est accessible à tous. Comment le transmettre ? Voilà, c'est fait. Avec l'accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l'accès en tous lieux, par le GPS, l'accès au savoir est désormais ouvert. D'une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.

Objectivé, certes, mais, de plus, distribué. Non concentré. Nous vivions dans un espace métrique, dis-je, référé à des centres, à des concentrations. Une école, une classe, un campus, un amphi, voilà des concentrations de personnes, étudiants et professeurs, de livres en bibliothèques, d'instruments dans les laboratoires… ce savoir, ces références, ces textes, ces dictionnaires… les voilà distribués partout et, en particulier, chez vous – même les observatoires ! mieux, en tous les lieux où vous vous déplacez ; de là étant, vous pouvez toucher vos collègues, vos élèves, où qu'ils passent ; ils vous répondent aisément. L'ancien espace des concentrations – celui-là même où je parle et où vous m'écoutez, que faisons-nous ici ? – se dilue, se répand ; nous vivons, je viens de le dire, dans un espace de voisinages immédiats, mais, de plus, distributif. Je pourrais vous parler de chez moi ou d'ailleurs, et vous m'entendriez ailleurs ou chez vous, que faisons-nous donc ici ?

Ne dites surtout pas que l'élève manque des fonctions cognitives qui permettent d'assimiler le savoir ainsi distribué, puisque, justement, ces fonctions se transforment avec le support et par lui. Par l'écriture et l'imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu'une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois. De même donc que la pédagogie fut inventée (paideia) par les Grecs, au moment de l'invention et de la propagation de l'écriture ; de même qu'elle se transforma quand émergea l'imprimerie, à la Renaissance ; de même, la pédagogie change totalement avec les nouvelles technologies. Et, je le répète, elles ne sont qu'une variable quelconque parmi la dizaine ou la vingtaine que j'ai citée ou pourrais énumérer.

Ce changement si décisif de l'enseignement – changement répercuté sur l'espace entier de la société mondiale et l'ensemble de ses institutions désuètes, changement qui ne touche pas, et de loin, l'enseignement seulement, mais aussi le travail, les entreprises, la santé, le droit et la politique, bref, l'ensemble de nos institutions – nous sentons en avoir un besoin urgent, mais nous en sommes encore loin.

Probablement, parce que ceux qui traînent, dans la transition entre les derniers états, n'ont pas encore pris leur retraite, alors qu'ils diligentent les réformes, selon des modèles depuis longtemps effacés. Enseignant pendant un demi-siècle sous à peu près toutes les latitudes du monde, où cette crevasse s'ouvre aussi largement que dans mon propre pays, j'ai subi, j'ai souffert ces réformes-là comme des emplâtres sur des jambes de bois, des rapetassages ; or les emplâtres endommagent le tibia, même artificiel : les rapetassages déchirent encore plus le tissu qu'ils cherchent à consolider.

Oui, depuis quelques décennies je vois que nous vivons une période comparable à l'aurore de la Paideia, après que les Grecs apprirent à écrire et démontrer ; semblable à la Renaissance qui vit naître l'impression et le règne du livre apparaître ; période incomparable pourtant, puisqu'en même temps que ces techniques mutent, le corps se métamorphose, changent la naissance et la mort, la souffrance et la guérison, les métiers, l'espace, l'habitat, l'être-au-monde.

ENVOI

Face à ces mutations, sans doute convient-il d'inventer d'inimaginables nouveautés, hors les cadres désuets qui formatent encore nos conduites, nos médias, nos projets adaptés à la société du spectacle. Je vois nos institutions luire d'un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprirent qu'elles étaient mortes depuis longtemps déjà.

Pourquoi ces nouveautés ne sont-elles point advenues ? Je crains d'en accuser les philosophes, dont je suis, gens qui ont pour métier d'anticiper le savoir et les pratiques à venir, et qui ont, ce me semble, failli à leur tâche. Engagés dans la politique au jour le jour, ils n'entendirent pas venir le contemporain. Si j'avais eu à croquer le portrait des adultes, dont je suis, ce profil eût été moins flatteur.

Je voudrais avoir dix-huit ans, l'âge de Petite Poucette et de Petit Poucet, puisque tout est à refaire, puisque tout reste à inventer. Je souhaite que la vie me laisse assez de temps pour y travailler encore, en compagnie de ces Petits, auxquels j'ai voué ma vie, parce que je les ai toujours respectueusement aimés.

Texte complet : http://www.institut-de-france.fr/education/serres.html

Sur le même sujet en 2007 > http://interstices.info/jcms/c_33030/les-nouvelles-technologies-revolution-culturelle-et-cognitive



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